Il était une fois, dans la ville du Calife, le jeune Prince Ahmed qui part vivre de grandes aventures sur son cheval volant. Il ne sait pas encore que sa visite au pays de Wak-Wak va lui réserver la plus belle des surprises : tomber amoureux la belle Pari Banu ! Mais son ennemi, le terrible Mage Africain ne veut pas le laisser vivre en paix...
Les débuts de l'animation
Depuis que j'ai vu
Les Contes de la Nuit de
Michel Ocelot, je me suis replongée avec délice dans les œuvres de la fabuleuse
Lotte Reiniger. Ses films de silhouettes sont, sans conteste, ceux que je préfère et toute la modernité et l’ingéniosité de Michel Ocelot n'y changent rien.
J'ai eu envie de partager mon enthousiasme avec vous et, peut-être, vous faire découvrir l’œuvre riche de Lotte Reiniger si vous ne la connaissez pas.
Les Aventures du Prince Ahmed est le tout premier long métrage d'animation de l'histoire du cinéma. Pendant longtemps, les spécialistes considéraient que le premier film d'animation était
Blanche-Neige de
Walt Disney puis ils sont revenus sur leur décision car, bien que
Les Aventures du Prince Ahmed ne soit pas un film où l'animation se fait à base de dessins sur celluloïds, les silhouettes en carton sont d'abord dessinées puis découpées et enfin animées à la main pour donner l'illusion d'un mouvement à l'aide d'une succession d'images.
Les Aventures du Prince Ahmed est le film des premières puisqu'il est aussi le tout premier (et unique) long métrage réalisé par Lotte Reiniger et c'est la première fois qu'elle utilise des fonds colorés.
La création
Avant de parler de l'histoire du film en elle-même, il est peut-être bon d'expliquer ce qu'est un film de silhouettes.
Animé de silhouettes en papier découpées, le film de silhouettes provient de deux arts populaires ¹ :
*
la silhouette découpée popularisée par... Etienne Silhouette, le Contrôleur Général des Finances de Louis XV. Son art était utilisé pour réaliser essentiellement des portraits de profil découpés dans du papier noir et collés sur un fond blanc, le tout orné d'un joli cadre.
*
le théâtre d'ombres où l'on raconte des histoires grâce à des silhouettes découpées, assemblées aux articulations et animées à l'aide d'un bâton. D'abord divertissement de forains, cet art s'est établi avec le théâtre de Séraphin ouvert en 1874 au palais Royal et le cabaret du Chat Noir crée en 1881 à Montmartre.
Pour réaliser un film de silhouettes, il faut ¹ : du papier noir, des petits ciseaux pour découper les personnages et les décors, du fil de fer pour tenir les articulations des personnages en souplesse, une caméra fixée en hauteur qui filme les silhouettes posées sur une table de verre, des ampoules pour éclairer à contre-jour les éléments, une feuille de décor colorée et des mains sûres et beaucoup de patience pour découper des décors fins comme de la dentelle.
Les découpages sont poussés à la main, image par image sans aucun trucage en post-production.
Voici une table avec ouverture au centre qui est une vitre. Je prends du papier transparent sur lequel sont déposées les poupeés qui doivent être très à plat. La caméra filme verticalement. Préalablement nous faisons des essais d'éclairage. Cela est très simple. Les moyens étaient rudimentaires et plutôt imaginatifs.
Lotte Reiniger, 1975
Les Aventures du Princes Ahmed est composé de plus de 300 000 images animées ¹ l'une après l'autre ! Il faut beaucoup de patience et de précision. Le tournage du film a duré trois ans de 1923 à 1926 et, compte tenu de la difficulté de l'entreprise, je trouve que l'équipe a été rapide.
Le cinéma de l'époque était muet et en noir et blanc. Lotte Reiniger a donc du redoubler d'inventivité pour que les fonds apparaissent colorés à l'écran ¹. Elle a trempé le positif en noir et blanc dans un bain de couleurs. Une technique brute mais efficace : les contrastes sont saisissants et flamboyants.
L'histoire
Les Aventures du Prince Ahmed s'inspire des
Contes des Mille et Une Nuits, un recueil de contes arabes. Shéhérazade vient d'épouser le roi et, durant mille et une nuit, elle lui raconte de fabuleuses histoires.
Les Aventures du Prince Ahmed s'inspire de "
Aladin ou la lampe merveilleuse" et "
Le cheval volant".
Le film est donc peuplé de mages maléfiques, de créatures fabuleuses, de princesses, d'amours contrariées, de malédictions et de rencontres extraordinaires.
Le film s'inspire aussi de l'art juif, de l'art japonais et de la peinture chinoise ². Autant dire que le film est d'une richesse visuelle époustouflante. Le mélange des genres est subtil et jamais lourd.
Les Aventures du Prince Ahmed est divisé en
5 actes comme une pièce de théâtre.
Acte 1 : Les pouvoirs du Mage Africain. On fait connaissance avec quelques personnages : le machiavélique Mage Africain capable de faire voler un cheval, le courageux et arrogant Prince Ahmed, le Calife naïf et la douce Dinarsade. Ce premier acte donne le ton du film : exotique, dramatique, fantastique, nerveux, rempli de péripéties et riche en suspense.
Acte 2 : L'histoire du Prince Ahmed. Le malheureux Prince est emporté loin, très loin de la ville du Calife par le cheval volant et il ne sait plus comment redescendre ! Il atterrit par hasard au pays de Wak-Wak où les démons veillent sur la belle Pari Banu. Mais qu'importe ! Le Prince est tombé amoureux de la divine jeune fille et l'emmène jusqu'en Chine sur son cheval volant.
Acte 3 : Aventures en Chine. Pari Banu est si belle que même l'Empereur de Chine tombe amoureux d'elle et la ravit au Prince Ahmed ! Et comme le Mage Africain veut nuire à tout prix à Ahmed, le pauvre Prince se trouve un peu dépourvu. Mais le jeune homme n'abandonne pas et, pour sauver sa belle, il s'associe à la terrible Sorcière qui vit aux pays des volcans cracheurs de feu.
Acte 4 : Aladin et la lampe merveilleuse. Les esprits de Wak-Wak ont emporté Pari Banu pour la tuer car elle les a trahi pour suivre Ahmed. Pour entrer au pays de Wak-Wak, il faut posséder le lampe merveilleuse mais Aladin, à qui le Prince Ahmed vient de sauver la vie, a perdu la lampe ! Peut-être que la sorcière pourra les aider ? Elle tue le Mage Africain au cours d'un terrible combat (combat copié par
Disney dans
Merlin l'Enchanteur).
Acte 5 : La bataille des Esprits de Wak-Wak. La sorcière libère les bons génies de la lampe et sauve Pari Banu. Ahmed, Pari Banu et Aladin peuvent retourner chez le Calife et vivre heureux.
Comme tous les contes qui se respectent, tout est bien qui finit bien !
Les Aventures du Prince Ahmed est un film riche en rebondissements qui véhicule des valeurs très positives sans être gnangnan : le courage, l'entraide, la générosité, la ténacité, la justice, l'amour... On pourra toujours s'offusquer de voir Ahmed tomber amoureux de Pari Banu uniquement parce qu'elle est belle et profiter qu'elle se soit évanouie pour l'enlever mais, hormis ce passage que mon petit côté féministe n'encaisse pas, l'ensemble du film est magnifique.
Le film est totalement muet (dans sa première version) mais la musique de
Wolfang Zeller est très parlante et souligne les pensées des personnages, leur état d'esprit ou leur évolution. La musique est puissante, vibrante et le timing entre l'image et le son est incroyable.
La fluidité de l'animation est prodigieuse. Quand on regarde
Les Aventures du Prince Ahmed, on n'arrive pas à croire qu'il puisse avoir 85 ans. On pourrait croire qu'il vient d'être réalisé tellement le travail est précis et soigné. Un vrai petit bijou d'animation.
Restauration ou dénaturation ?
Pendant longtemps, une copie muette et moche des
Aventures du Prince Ahmed a circulé dans le monde. En 1999, il a été décidé de restaurer le film afin de le rendre regardable et aussi de le sauver de la destruction due à l'usure du temps. A cette occasion, la partition originale de Wolfang Zeller a été enregistrée et à présent, il est possible de savourer le film tel que les premiers spectateurs ont pu le voir.
Mais la petite révolution de la restauration vient du fait qu'une
voix-off inédite a été ajoutée :
Hanna Schygulla lit les cartons de l'époque et prête sa voix aux différents personnages. Alors, bonne idée ou sacrilège ? Pour avoir vu le film dans ses deux versions (sans et avec la voix de Hanna Shygulla), je trouve qu'il ne s'agit pas d'un sacrilège. La version totalement muette est formidable mais celle avec la voix-off l'est tout autant car le timbre de l'actrice est magnifique et magnétique. La façon de lire de Hanna Shygulla s'associe parfaitement au rythme de l'histoire et à la musique. De plus, il faut ajouter qu'elle parle peu puisqu'elle lit les cartons entre les actes et n'intervient presque pas pendant le film. Autant dire que sa participation ne change pas grand-chose si ce n'est qu'elle donne aux
Aventures du Prince Ahmed une petite musique particulière tout à fait charmante. Mais je comprends que les puristes ne supportent pas cette initiative !
Les Aventures du Prince Ahmed et après ?
Le film de Lotte Reiniger connu un immense succès auprès du public qui lui réserva un accueil chaleureux. Le public français fut le plus enthousiaste et des célébrités de l'époque le défendirent tel
René Clair,
Jean Renoir ou
Louis Jouvet qui organisa même une projection à la Comédie des Champs Elysées.
Pourtant,
Les Aventures du Prince Ahmed sera l'unique long métrage que réalisera Lotte Reiniger. Elle préféra retourner à la réalisation de courts métrages dont
Les Aventures du Docteur Doolitle (1928),
Carmen (1933),
Papageno (1935) ou
La Belle Au Bois Dormant (1954). En 1957 elle abandonne les silhouettes noires au profit de la couleur et, jusqu'en 1963 (année de la mort de
Carl Koch, le mari et collaborateur de Lotte Reiniger), elle réalise une quinzaine d’œuvres en couleurs. A partir de 1963, elle consacre sa vie à des séminaires et explique son travail à de jeunes animateurs. En 1976, elle signe son ultime chef d’œuvre :
Aucassin et Nicolette produit par le National Film Board canadien.
Lotte Reiniger s'éteint en Allemagne en 1981 et laisse derrière elle une œuvre fabuleuse, riche et incroyablement moderne.
Je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger avec délice dans
Les Aventures du Prince Ahmed ainsi que dans toutes les petites perles que Lotte Reiniger a réalisé pour notre plus grand plaisir.
Les Aventures du Prince Ahmed (Die Abenteuer des Prinzen Achmed) de Lotte Reiniger avec Ahmed, le Mage Africain, Pari Banu, Aladin, la Sorcière, Dinarsade, l'Empereur de Chine et le Calife.
Année de production : 1923 -1926
Durée : 72 minutes
Réalisation et scénario : Lotte Reiniger
Collaborateurs : Berthold Bartosch, Carl Koch, Alexander Kardan, Walter Ruttmann
Musique originale : Wolfang Zeller
Restauration : Musée du Film de Francfort
Voix additionnelle : Hanna Schygulla
Musique enregistrée pour ZDF / ARTE
Teint et imprimé par L'immagine ritrovata de Bologne
Sortie en salles : 5 décembre 2007
En DVD depuis le 19 novembre 2008
1 DVD Les Aventures du Prince Ahmed chez Carlotta
2 Hervé Joubert-Laurencin