Le professeur Humbert Humbert (James Mason) pénètre de force dans la maison de Clare Quilty (Peter Sellers) et l'abat froidement.
Quatre ans plus tôt, le professeur Humbert Humbert cherche à louer une chambre pour l'été dans le New Hampshire. Il visite la demeure de Charlotte Haze (Shelley Winters) mais, celle-ci se montre tellement entreprenante à son égard, que son seul désir est de fuir les lieux jusqu'à ce que Charlotte lui fasse visiter son jardin. Là, devant ses yeux éblouis se trouve la plus belle plante qu'ait jamais vu Humbert Humbert : Lolita (Sue Lyon), la fille de Charlotte...
Lolita est l'adaptation du roman éponyme de Vladimir Nabokov publié en 1955. Roman sulfureux (il traite de l'amour entre un homme d'âge mur et une fillette de 12 ans), sa sortie provoqua le scandale. Pour éviter des ennuis avec la censure, Stanley Kubrick invite Vladimir Nabokov à adapter son livre. Il s'agissait d'édulcorer le livre tout en en gardant la lettre. Et c'est justement ce qui fut reproché au cinéaste lors de la sortie du film : les critiques ont trouvé que Kubrick avait trahi l'œuvre originale en se montrant bien trop policé. Kubrick regrettera plus tard d'avoir surestimé la censure.
Dès le générique, on se rend compte que le réalisateur décide de suggérer la sexualité plutôt que de la montrer de front : on voit Humbert Humbert vernir amoureusement les ongles de pieds de Lolita. Scène érotique s'il en est mais qui laisse libre court à l'imagination. Kubrick ne montrera aucune scène de sexe ni même de baisers torrides entre Humbert Humbert et Lolita, il préférera les jeux de mots et les ellipses. Le sexe est intellectualisé mais il est bien réel : Humbert se montre trop jaloux et autoritaire pour penser qu'il ne s'agit que d'un amour platonique. Lolita en parlera plus franchement à la fin du film quand elle lui réclame de l'argent et qu'elle pense devoir aller à l'hotel avec lui pour l'obtenir. La chose est entendue : Humbert et Lolita ont couché ensemble alors qu'elle n'était qu'une enfant.
Humbert Humbert est donc un pédophile qui, sous son apparence honnête, cache les pires perversités. Nom double et personnalité ambiguë. Non seulement il abuse d'une jeune fille mais aussi de sa mère en lui faisant croire qu'il en est amoureux pour mieux se rapprocher de Lolita. Il n'hésite pas à envisager d'assassiner son épouse afin de vivre pleinement sa passion avec sa "belle-fille". Le destin lui épargnera un meurtre en tuant accidentellement Charlotte. Charlotte, qui ne vaut pas beaucoup mieux que Humbert puisque, bien que veuve éplorée, elle n'hésite pas une seconde à lui faire des avances quand il vient visiter sa maison et qu'il est un parfait étranger. Lorsqu'elle met enfin le grappin sur le vilain professeur, elle n'hésite pas à envoyer sa fille en pension afin de rester seul avec l'objet de son affection. Elle sacrifie son unique enfant sur l'autel de sa vie sexuelle, car au fond, ce qu'elle veut de son nouveau mari, c'est la volupté.
Lolita apparait comme la victime de ces deux êtres répugnants. Apparait est le bon terme car la nymphette est loin d'être aussi fragile qu'elle n'y parait. Dès qu'elle croise le regard de Humbert Humbert, elle sait. Elle sait qu'il la désire plus que tout au monde et qu'il donnerait tout pour la posséder. De même qu'elle comprend fort bien que sa mère fantasme sur le professeur. Elle s'amusera à lui mettre des bâtons dans les roues et jouera la carte de la séduction naïve avec Humbert. En outre, c'est elle qui proposera un jeu _ qui a tout l'air d'être sexuel _ à Humbert lorsqu'ils se retrouveront seuls à l'hôtel. Et puis, comble de la manipulation, elle se jouera de Humbert avec Clare Quilty avec lequel elle entretient également une liaison. Elle abandonnera Humbert à son triste sort et le rappellera quand elle aura des difficultés financières. Lolita est une victime consentante et manipulatrice.
Clare Quilty est un pervers de belle qualité car, comme Humbert, c'est un pédophile mais, en plus, il prend un malin plaisir à se jouer de Humbert. Dès qu'il rencontre le couple à l'hôtel, il comprend ce qui se passe et se présente sous l'apparence d'un flic pour faire peur à Humbert. Plus tard, il prendra l'apparence d'un psychiatre tendance nazie afin de le terroriser à nouveau et l'obliger à laisser Lolita faire du théâtre. Clare Quilty est le double machiavélique d'Humbert et son meurtre par Humbert nous fait entrer dans le monde de la pure démence.
Tous semblent être des personnes civilisés, de bons goûts mais, dès qu'on gratte un peu le vernis, ils apparaissent sales et dépravés. Ils portent le masque de la vertu pour cacher leurs vices. Et c'est en cela que le film est intéressant car il évoque davantage une satire sociale qu'un film sur la débauche. Kubrick fait le constat d'une Amérique malade de son puritanisme et totalement béotienne. Dans la mare aux biens pensants, aux interdits, à la bonne conduite et aux bienséants grouille la vermine la plus infecte qui soit. C'est le royaume de la futilité et de la crétinerie crasse.
On le voit dès l'arrivée de Humbert chez Charlotte : c'est un Européen raffiné qui fait tache au milieu des banlieusards balourds. Charlotte est une petite bourgeoise qui veut se donner l'air cultivé et précieux : elle accroche des copies de peintures françaises dans sa chambre, préside le comité de lecture et rêve d'avoir une domestique française car c'est le comble de la sophistication (du moins pour elle). Un monde les sépare, une seule chose les réunit : Lolita, une péronnelle, source de désirs pour l'un et d'ennuis pour l'autre. Cette dichotomie est à l'origine de scènes comiques (quand Humbert doit danser le cha cha cha ou quand il se plaint de n'être qu'un objet sexuel), à la limite du vaudeville _ le début du film évoque un ménage à trois. Et l'aspect satirique de la comédie apparait dès la visite de la maison avec une Charlotte agressive sexuellement et un Humbert se dérobant jusqu'à la découverte d'une Lolita lascive et à demi nue.
La satire de la société américaine se manifeste également lors de la scène du bal puisque les Farlow, à qui ont donnerait le bon Dieu sans confession, font clairement état de jeux sexuels échangistes. Ce qui n'empêchera pas Mme Farlow de détourner le regard quand elle verra Humbert nu dans son bain, une façon pour Kubrick de dénoncer l'hypocrisie environnante.
Le film est une satire mais qui comporte des éléments dramatiques qui lui confèrent toute sa puissance émotionnelle. On voit ainsi un affrontement entre une mère et sa fille, une histoire passionnelle qui vire au tragique, un mariage bâti sur le mensonge, la mort accidentelle d'une mère... Mais à aucun moment on ne tombe dans le pathos, on reste dans l'ironie. Kubrick ne filme pas l'accident en lui-même, on n'assiste pas à l'enterrement tout comme il nous épargne le mariage et ses larmes de joie. Cela confère au film une ambiance douce-amère annonciatrice de la tragédie.
Lolita est le dernier film "naturaliste" de Kubrick même si le personnage de Quilty évoque la farce. Son traitement est proche du film noir avec son récit en flashbacks, la voix off, le jeu de manipulation entre les protagonistes, Lolita en femme fatale et ce subtile jeu d'ombres et de lumières sur les visages des personnages. De plus, le film s'ouvre (et se ferme) sur le meurtre de Quilty (ce n'est pas le cas dans le livre) afin de déplacer l'intérêt du roman : le spectateur ne se demande pas si Humbert va coucher avec Lolita mais il se demande ce que Quilty a bien pu faire pour mériter la mort ; on se rapproche du film policier _ le spectateur tenant le rôle de détective.
La réalisation de Kubrick est sublime : la scène de la visite de la maison est une succession de plans séquences et de travellings majestueux. La séquence du drive-in est un bijou d'inventivité : le cinéaste marie avec bonheur des images de film d'horreur et de gestuelles des mains, révélant ainsi la vraie personnalité des personnages.
Il joue également avec la musique puisque l'air jazz qui accompagne Lolita ou sa mère prend une dimension beaucoup plus lubrique quand Humbert prend son bain après la mort de sa femme, pensant à sa future vie avec Lolita.
James Mason est impeccable dans le rôle d'Humbert Humbert : son jeu est subtile et mesuré. Il a l'élégance nécessaire pour faire passer Humbert pour un homme du monde et assez de folie dans le regard pour nous faire peur. La jeune Sue Lyon est tellement Lolita qu'on comprend que ce rôle l'ait marquée à vie. Mais celui qui les éclipse, c'est Peter Sellers. Son jeu de masques est bluffant, grandiose et volcanique.
Alors, oui, le Lolita de Kubrick n'est pas celui de Nabokov et c'est tant mieux. Après tout, si vous voulez le livre, lisez-le. Kubrick s'est approprié cette histoire tragique pour en faire un film qui est le reflet d'une société délétère. Lolita est un film bouleversant parce qu'il choque notre moralité et nous oblige à voir ce que nous ne voulons pas voir et ce que nous faisons semblant d'ignorer.
Quatre ans plus tôt, le professeur Humbert Humbert cherche à louer une chambre pour l'été dans le New Hampshire. Il visite la demeure de Charlotte Haze (Shelley Winters) mais, celle-ci se montre tellement entreprenante à son égard, que son seul désir est de fuir les lieux jusqu'à ce que Charlotte lui fasse visiter son jardin. Là, devant ses yeux éblouis se trouve la plus belle plante qu'ait jamais vu Humbert Humbert : Lolita (Sue Lyon), la fille de Charlotte...
Lolita est l'adaptation du roman éponyme de Vladimir Nabokov publié en 1955. Roman sulfureux (il traite de l'amour entre un homme d'âge mur et une fillette de 12 ans), sa sortie provoqua le scandale. Pour éviter des ennuis avec la censure, Stanley Kubrick invite Vladimir Nabokov à adapter son livre. Il s'agissait d'édulcorer le livre tout en en gardant la lettre. Et c'est justement ce qui fut reproché au cinéaste lors de la sortie du film : les critiques ont trouvé que Kubrick avait trahi l'œuvre originale en se montrant bien trop policé. Kubrick regrettera plus tard d'avoir surestimé la censure.
Dès le générique, on se rend compte que le réalisateur décide de suggérer la sexualité plutôt que de la montrer de front : on voit Humbert Humbert vernir amoureusement les ongles de pieds de Lolita. Scène érotique s'il en est mais qui laisse libre court à l'imagination. Kubrick ne montrera aucune scène de sexe ni même de baisers torrides entre Humbert Humbert et Lolita, il préférera les jeux de mots et les ellipses. Le sexe est intellectualisé mais il est bien réel : Humbert se montre trop jaloux et autoritaire pour penser qu'il ne s'agit que d'un amour platonique. Lolita en parlera plus franchement à la fin du film quand elle lui réclame de l'argent et qu'elle pense devoir aller à l'hotel avec lui pour l'obtenir. La chose est entendue : Humbert et Lolita ont couché ensemble alors qu'elle n'était qu'une enfant.
Humbert Humbert est donc un pédophile qui, sous son apparence honnête, cache les pires perversités. Nom double et personnalité ambiguë. Non seulement il abuse d'une jeune fille mais aussi de sa mère en lui faisant croire qu'il en est amoureux pour mieux se rapprocher de Lolita. Il n'hésite pas à envisager d'assassiner son épouse afin de vivre pleinement sa passion avec sa "belle-fille". Le destin lui épargnera un meurtre en tuant accidentellement Charlotte. Charlotte, qui ne vaut pas beaucoup mieux que Humbert puisque, bien que veuve éplorée, elle n'hésite pas une seconde à lui faire des avances quand il vient visiter sa maison et qu'il est un parfait étranger. Lorsqu'elle met enfin le grappin sur le vilain professeur, elle n'hésite pas à envoyer sa fille en pension afin de rester seul avec l'objet de son affection. Elle sacrifie son unique enfant sur l'autel de sa vie sexuelle, car au fond, ce qu'elle veut de son nouveau mari, c'est la volupté.
Lolita apparait comme la victime de ces deux êtres répugnants. Apparait est le bon terme car la nymphette est loin d'être aussi fragile qu'elle n'y parait. Dès qu'elle croise le regard de Humbert Humbert, elle sait. Elle sait qu'il la désire plus que tout au monde et qu'il donnerait tout pour la posséder. De même qu'elle comprend fort bien que sa mère fantasme sur le professeur. Elle s'amusera à lui mettre des bâtons dans les roues et jouera la carte de la séduction naïve avec Humbert. En outre, c'est elle qui proposera un jeu _ qui a tout l'air d'être sexuel _ à Humbert lorsqu'ils se retrouveront seuls à l'hôtel. Et puis, comble de la manipulation, elle se jouera de Humbert avec Clare Quilty avec lequel elle entretient également une liaison. Elle abandonnera Humbert à son triste sort et le rappellera quand elle aura des difficultés financières. Lolita est une victime consentante et manipulatrice.
Clare Quilty est un pervers de belle qualité car, comme Humbert, c'est un pédophile mais, en plus, il prend un malin plaisir à se jouer de Humbert. Dès qu'il rencontre le couple à l'hôtel, il comprend ce qui se passe et se présente sous l'apparence d'un flic pour faire peur à Humbert. Plus tard, il prendra l'apparence d'un psychiatre tendance nazie afin de le terroriser à nouveau et l'obliger à laisser Lolita faire du théâtre. Clare Quilty est le double machiavélique d'Humbert et son meurtre par Humbert nous fait entrer dans le monde de la pure démence.
Tous semblent être des personnes civilisés, de bons goûts mais, dès qu'on gratte un peu le vernis, ils apparaissent sales et dépravés. Ils portent le masque de la vertu pour cacher leurs vices. Et c'est en cela que le film est intéressant car il évoque davantage une satire sociale qu'un film sur la débauche. Kubrick fait le constat d'une Amérique malade de son puritanisme et totalement béotienne. Dans la mare aux biens pensants, aux interdits, à la bonne conduite et aux bienséants grouille la vermine la plus infecte qui soit. C'est le royaume de la futilité et de la crétinerie crasse.
On le voit dès l'arrivée de Humbert chez Charlotte : c'est un Européen raffiné qui fait tache au milieu des banlieusards balourds. Charlotte est une petite bourgeoise qui veut se donner l'air cultivé et précieux : elle accroche des copies de peintures françaises dans sa chambre, préside le comité de lecture et rêve d'avoir une domestique française car c'est le comble de la sophistication (du moins pour elle). Un monde les sépare, une seule chose les réunit : Lolita, une péronnelle, source de désirs pour l'un et d'ennuis pour l'autre. Cette dichotomie est à l'origine de scènes comiques (quand Humbert doit danser le cha cha cha ou quand il se plaint de n'être qu'un objet sexuel), à la limite du vaudeville _ le début du film évoque un ménage à trois. Et l'aspect satirique de la comédie apparait dès la visite de la maison avec une Charlotte agressive sexuellement et un Humbert se dérobant jusqu'à la découverte d'une Lolita lascive et à demi nue.
La satire de la société américaine se manifeste également lors de la scène du bal puisque les Farlow, à qui ont donnerait le bon Dieu sans confession, font clairement état de jeux sexuels échangistes. Ce qui n'empêchera pas Mme Farlow de détourner le regard quand elle verra Humbert nu dans son bain, une façon pour Kubrick de dénoncer l'hypocrisie environnante.
Le film est une satire mais qui comporte des éléments dramatiques qui lui confèrent toute sa puissance émotionnelle. On voit ainsi un affrontement entre une mère et sa fille, une histoire passionnelle qui vire au tragique, un mariage bâti sur le mensonge, la mort accidentelle d'une mère... Mais à aucun moment on ne tombe dans le pathos, on reste dans l'ironie. Kubrick ne filme pas l'accident en lui-même, on n'assiste pas à l'enterrement tout comme il nous épargne le mariage et ses larmes de joie. Cela confère au film une ambiance douce-amère annonciatrice de la tragédie.
Lolita est le dernier film "naturaliste" de Kubrick même si le personnage de Quilty évoque la farce. Son traitement est proche du film noir avec son récit en flashbacks, la voix off, le jeu de manipulation entre les protagonistes, Lolita en femme fatale et ce subtile jeu d'ombres et de lumières sur les visages des personnages. De plus, le film s'ouvre (et se ferme) sur le meurtre de Quilty (ce n'est pas le cas dans le livre) afin de déplacer l'intérêt du roman : le spectateur ne se demande pas si Humbert va coucher avec Lolita mais il se demande ce que Quilty a bien pu faire pour mériter la mort ; on se rapproche du film policier _ le spectateur tenant le rôle de détective.
La réalisation de Kubrick est sublime : la scène de la visite de la maison est une succession de plans séquences et de travellings majestueux. La séquence du drive-in est un bijou d'inventivité : le cinéaste marie avec bonheur des images de film d'horreur et de gestuelles des mains, révélant ainsi la vraie personnalité des personnages.
Il joue également avec la musique puisque l'air jazz qui accompagne Lolita ou sa mère prend une dimension beaucoup plus lubrique quand Humbert prend son bain après la mort de sa femme, pensant à sa future vie avec Lolita.
James Mason est impeccable dans le rôle d'Humbert Humbert : son jeu est subtile et mesuré. Il a l'élégance nécessaire pour faire passer Humbert pour un homme du monde et assez de folie dans le regard pour nous faire peur. La jeune Sue Lyon est tellement Lolita qu'on comprend que ce rôle l'ait marquée à vie. Mais celui qui les éclipse, c'est Peter Sellers. Son jeu de masques est bluffant, grandiose et volcanique.
Alors, oui, le Lolita de Kubrick n'est pas celui de Nabokov et c'est tant mieux. Après tout, si vous voulez le livre, lisez-le. Kubrick s'est approprié cette histoire tragique pour en faire un film qui est le reflet d'une société délétère. Lolita est un film bouleversant parce qu'il choque notre moralité et nous oblige à voir ce que nous ne voulons pas voir et ce que nous faisons semblant d'ignorer.





































